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Les femmes et le mouvement de la bière artisanale

2025-01-18

La bière a été fabriquée par des femmes pendant la majeure partie de son histoire. Ce n'est qu'à partir de l'industrialisation du XIXe siècle que le secteur est devenu presque exclusivement masculin. Le mouvement craft contemporain a partiellement inversé cette tendance, avec des figures influentes, des organisations structurées et, depuis 2021, une prise de conscience publique sur les obstacles persistants dans un milieu qui se présentait comme progressiste.

Les brasseuses du passé

Dans l'Angleterre médiévale et dans une grande partie de l'Europe du Nord-Ouest, la fabrication de la bière était une activité domestique féminine. Les alewives (brassantes d'ale) produisaient et vendaient de l'ale dans leur foyer ou dans des ale-houses. Elles se signalaient par un balai accroché à leur porte — une des théories sur l'origine de l'image de la sorcière au balai. En Mésopotamie ancienne, la divinité brassicole Ninkasi était féminine, et un hymne sumérien datant d'environ 1800 avant J.-C. lui est consacré avec des instructions de brassage précises.

L'industrialisation a tout changé : les brasseries mécanisées du XIXe siècle ont demandé des investissements en capital que les femmes ne pouvaient pas légalement contrôler dans la plupart des pays. L'accès au capital, aux licences et aux cercles professionnels masculins a exclu les femmes du secteur pendant plus d'un siècle. En 1970, la proportion de femmes brassant professionnellement en Europe et aux États-Unis était négligeable.

La Pink Boots Society

Teri Fahrendorf fonde la Pink Boots Society (PBS) en 2007 aux États-Unis après un tour des brasseries américaines qui lui a révélé l'isolement professionnel des femmes dans le secteur. Fahrendorf, brasseur principal chez Steelhead Brewing depuis 1988 et connue pour sa tournée en solo de 64 brasseries en 2008 tout en luttant contre un cancer, crée une organisation d'entraide et de formation pour les femmes dans le brassage. La PBS offre des bourses de formation, des événements de réseautage et un cadre communautaire. Elle compte aujourd'hui des chapitres dans plus de 40 pays et des milliers de membres.

L'International Women's Collaboration Brew Day

L'International Women's Collaboration Brew Day (IWCBD) est un événement annuel fondé en 2014 par Sophie de Ronde au Royaume-Uni. Le principe est simple : des brasseries du monde entier brassent simultanément une bière commune selon une recette identique ou adaptée localement. L'objectif est de rendre visibles les femmes dans des rôles techniques en brasserie — brasseurs, brasseurs en chef, maîtres brasseurs — et de créer des connexions entre professionnelles. L'événement rassemble chaque année des centaines de brasseries sur tous les continents.

Figures contemporaines

Laura Bell a rejoint Bell's Brewery à Kalamazoo, Michigan, en tant que brasseur, et en est devenue vice-présidente avant l'acquisition par Lion Little World Beverages en 2021. Bell's Brewery, fondée par Larry Bell en 1985, reste l'une des dix plus grandes brasseries artisanales américaines. Laura Bell est connue pour son travail sur les ales saisonnières et sa contribution à professionnaliser la formation en brasserie au Michigan.

Kim Jordan co-fonde New Belgium Brewing à Fort Collins, Colorado, en 1991 avec son ex-mari Jeff Lebesch. Elle en devient PDG et est reconnue pour avoir transformé New Belgium en l'une des premières grandes brasseries américaines à adopter un modèle d'actionnariat salarié (ESOP — Employee Stock Ownership Plan) à 100 % en 2013, transférant la propriété intégrale aux employés. New Belgium, productrice de Fat Tire Amber Ale, est l'un des modèles cités en matière de gouvernance d'entreprise brassicole. Kim Jordan est retirée de la direction opérationnelle depuis 2015 mais reste au conseil d'administration.

Annie Johnson est la première femme afro-américaine à avoir remporté le titre de Homebrewer of the Year lors du National Homebrew Competition de la American Homebrewers Association en 2013. Elle milite pour la diversité dans le secteur craft et est une figure visible dans les discussions sur la représentation au-delà du genre.

La prise de conscience post-2021

En juin 2021, une campagne sur les réseaux sociaux — initiée sous le hashtag #RecklessBrewing — a donné la parole à des dizaines de femmes et de personnes non binaires travaillant dans des brasseries américaines, canadiennes et britanniques pour témoigner de harcèlement sexuel, de discrimination à l'embauche et de cultures de travail toxiques. BrewDog en particulier a fait l'objet de témoignages publics détaillés de la part d'anciens employés concernant le comportement de ses fondateurs et la culture interne.

Ces révélations n'ont pas surpris ceux qui suivaient le secteur de près : des études de la Brewers Association et d'organisations comme the Pink Boots Society avaient déjà documenté depuis plusieurs années des déséquilibres de rémunération et des obstacles à l'avancement. Mais la concentration des témoignages en 2021 a forcé plusieurs grandes brasseries à reconnaître publiquement des problèmes systémiques et à modifier leurs politiques. L'effet concret le plus visible a été l'accélération du recrutement de femmes à des postes de direction et de brassage principal dans des brasseries qui avaient jusque-là ignoré le problème.

L'état actuel

Selon les données de la Brewers Association publiées en 2023, les femmes représentent environ 30 % de la main-d'œuvre totale des brasseries artisanales américaines mais restent sous-représentées aux postes de brasseur en chef (environ 14 %). En Europe, les données sont plus fragmentaires mais les tendances sont similaires : croissance visible dans les postes techniques et de direction, concentration persistante des femmes dans les rôles commerciaux et de communication.

Les organisations comme la PBS, les chapitres locaux de Women of the Craft Beer Industry au Canada, et Girls of the Brew aux Pays-Bas maintiennent une pression continue pour que la progression soit mesurée et non cosmétique. Le brassage artisanal reste un secteur où les dynamiques de pouvoir et l'accès au capital continuent de désavantager les nouvelles brasseuses — ce qui est d'autant plus visible dans un milieu qui s'est toujours présenté comme alternatif et progressiste. La carte interactive recense des milliers de brasseries dans le monde, dont un nombre croissant fondées ou dirigées par des femmes — un changement de paysage qui s'accélère mais reste insuffisant au regard de l'histoire du secteur.