Les femmes et le mouvement de la bière artisanale
La bière a été fabriquée par des femmes pendant la majeure partie de son histoire. Ce n'est qu'à partir de l'industrialisation du XIXe siècle que le secteur est devenu presque exclusivement masculin. Le mouvement craft contemporain a partiellement inversé cette tendance, avec des figures influentes, des organisations structurées et, depuis 2021, une prise de conscience publique sur les obstacles persistants dans un milieu qui se présentait comme progressiste.
Les brasseuses du passé : Ninkasi, Hildegard et les alewives
La plus ancienne trace écrite d'une recette de bière est également un acte de dévotion à une femme. L'Hymne à Ninkasi, composé en Mésopotamie vers 1800 avant J.-C., est dédié à la déesse sumérienne du brassage. Le texte contient des instructions précises : broyer le grain, cuire les pains de bappir, fermenter avec du sirop de dattes. Ninkasi représentait à la fois la technique et l'ivresse, une synthèse qui place l'origine du brassage sous une autorité féminine divine.
Dans l'Angleterre médiévale et dans une grande partie de l'Europe du Nord-Ouest, la fabrication de la bière était une activité domestique féminine. Les alewives (brassantes d'ale) produisaient et vendaient de l'ale dans leur foyer ou dans des ale-houses. Elles se signalaient parfois par un balai accroché à leur porte — l'une des théories sur l'origine de l'image de la sorcière au balai. Leur chapeau pointu, leur chaudron et leur chat (pour protéger l'orge des rongeurs) ont fourni les éléments visuels qui seraient plus tard recyclés dans l'iconographie de la sorcière, à mesure que leur concurrence économique devenait gênante pour les guildes masculines.
Hildegard de Bingen (1098–1179) occupe une place à part dans cette histoire. Dans son traité naturel Physica, elle décrit l'effet conservateur du houblon sur la bière — l'une des premières recommandations écrites d'utiliser le houblon comme agent de conservation. Abbesse du monastère de Rupertsberg, près de Bingen-sur-le-Rhin, elle supervisait directement la production brassicole de la communauté. Les monastères médiévaux étaient des centres économiques réels, et les abbesses des gestionnaires qui contrôlaient des recettes, des stocks et des décisions de production.
En Belgique, Rosa Merckx, figure associée à la brasserie Liefmans d'Audenarde — fondée en 1679 et connue pour sa Kriek et sa Framboise — illustre comment des femmes ont continué à jouer des rôles de direction dans le secteur brassicole flamand bien après l'industrialisation, même quand leur visibilité officielle restait limitée.
L'industrialisation a tout changé : les brasseries mécanisées du XIXe siècle ont demandé des investissements en capital que les femmes ne pouvaient pas légalement contrôler dans la plupart des pays. L'accès au capital, aux licences et aux cercles professionnels masculins a exclu les femmes du secteur pendant plus d'un siècle. En 1970, la proportion de femmes brassant professionnellement en Europe et aux États-Unis était négligeable.
Carol Stoudt et les pionnières américaines
Avant que le mouvement craft ne se structure, certaines femmes ont ouvert la voie seules. Carol Stoudt fonde en 1987 Stoudts Brewing Company à Adamstown, en Pennsylvanie — première femme à ouvrir et à diriger sa propre brasserie aux États-Unis depuis la Prohibition. Ses lagers et ses ales de style belge remportent plusieurs médailles au Great American Beer Festival et établissent sa réputation comme brasseure de métier, pas seulement comme propriétaire. Son parcours démontre que la présence féminine en brasserie n'est pas une concession marketing mais une compétence technique reconnue.
La Pink Boots Society
Teri Fahrendorf fonde la Pink Boots Society (PBS) en 2007 aux États-Unis après un tour des brasseries américaines qui lui a révélé l'isolement professionnel des femmes dans le secteur. Fahrendorf, brasseur principal chez Steelhead Brewing à Eugene, Oregon, depuis 1988 et connue pour sa tournée en solo de 64 brasseries en 2008 tout en suivant un traitement contre le cancer, crée une organisation d'entraide et de formation pour les femmes dans le brassage. La PBS offre des bourses de formation, des événements de réseautage et un cadre communautaire. Elle compte aujourd'hui des chapitres dans plus de 60 pays et des milliers de membres.
L'International Women's Collaboration Brew Day
L'International Women's Collaboration Brew Day (IWCBD) est un événement annuel fondé en 2014 par Sophie de Ronde au Royaume-Uni. Le principe est simple : des brasseries du monde entier brassent simultanément une bière commune selon une recette identique ou adaptée localement. Chaque année, la PBS développe en partenariat avec Yakima Chief Hops un mélange de houblon spécifique, nommé et distribué exclusivement pour l'événement — un lien matériel concret entre les centaines de brasseries participantes sur tous les continents. L'objectif est de rendre visibles les femmes dans des rôles techniques en brasserie et de créer des connexions entre professionnelles. L'événement, qui coïncide avec la Journée internationale des droits des femmes le 8 mars, rassemble chaque année des centaines de brasseries.
Figures contemporaines
Laura Bell a rejoint Bell's Brewery à Kalamazoo, Michigan, en tant que brasseure, et en est devenue vice-présidente avant l'acquisition par Lion Little World Beverages en 2021. Bell's Brewery, fondée par Larry Bell en 1985, reste l'une des dix plus grandes brasseries artisanales américaines. Laura Bell est connue pour son travail sur les ales saisonnières et sa contribution à professionnaliser la formation en brasserie au Michigan.
Kim Jordan co-fonde New Belgium Brewing à Fort Collins, Colorado, en 1991 avec son ex-mari Jeff Lebesch. Elle en devient PDG et est reconnue pour avoir transformé New Belgium en l'une des premières grandes brasseries américaines à adopter un modèle d'actionnariat salarié (ESOP — Employee Stock Ownership Plan) à 100 % en 2013, transférant la propriété intégrale aux employés. New Belgium, productrice de Fat Tire Amber Ale, est l'un des modèles cités en matière de gouvernance d'entreprise brassicole. Kim Jordan est retirée de la direction opérationnelle depuis 2015 mais reste au conseil d'administration.
Annie Johnson est la première femme à avoir remporté le titre de Grand Champion au National Homebrew Competition de l'American Homebrewers Association, en 2013. Elle milite pour la diversité dans le secteur craft et est une figure visible dans les discussions sur la représentation au-delà du genre — un signal que la progression dépasse les seules questions de parité hommes-femmes pour toucher à l'ensemble des barrières d'accès au secteur.
La prise de conscience post-2021
En juin 2021, une campagne sur les réseaux sociaux a donné la parole à des dizaines de femmes et de personnes non binaires travaillant dans des brasseries américaines, canadiennes et britanniques pour témoigner de harcèlement sexuel, de discrimination à l'embauche et de cultures de travail toxiques. BrewDog en particulier a fait l'objet de témoignages publics détaillés de la part d'anciens employés concernant le comportement de ses fondateurs et la culture interne ; le co-fondateur James Watt a publié des excuses officielles après un courrier ouvert signé par plus de 300 anciens salariés.
Ces révélations n'ont pas surpris ceux qui suivaient le secteur de près : des études de la Brewers Association et de la Pink Boots Society avaient déjà documenté des déséquilibres de rémunération et des obstacles à l'avancement. Mais la concentration des témoignages en 2021 a forcé plusieurs grandes brasseries à reconnaître publiquement des problèmes systémiques et à modifier leurs politiques internes. L'effet le plus visible a été l'accélération du recrutement de femmes à des postes de brassage principal et de direction dans des brasseries qui avaient jusque-là ignoré le problème.
L'état actuel
Selon les données de la Brewers Association publiées en 2023, les femmes représentent environ 30 % de la main-d'œuvre totale des brasseries artisanales américaines mais restent sous-représentées aux postes de brasseur en chef (environ 14 %). En Europe, les données sont plus fragmentaires mais les tendances sont similaires : croissance visible dans les postes techniques et de direction, concentration persistante des femmes dans les rôles commerciaux et de communication.
Les organisations comme la PBS, les chapitres locaux de Women of the Craft Beer Industry au Canada, et Girls of the Brew aux Pays-Bas maintiennent une pression continue pour que la progression soit mesurée et non cosmétique. Le brassage artisanal reste un secteur où les dynamiques de pouvoir et l'accès au capital continuent de désavantager les nouvelles brasseuses — ce qui est d'autant plus visible dans un milieu qui s'est toujours présenté comme alternatif et progressiste. La carte interactive recense des milliers de brasseries dans le monde, dont un nombre croissant fondées ou dirigées par des femmes — un changement de paysage qui s'accélère mais reste insuffisant au regard de l'histoire du secteur.