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La Prohibition et l'effondrement de la brasserie américaine

Le 16 janvier 1920, le 18e amendement à la Constitution des États-Unis entrait en vigueur. Il prohibait la fabrication, la vente, le transport, l'importation et l'exportation de boissons alcoolisées sur le territoire américain. Treize ans plus tard, en décembre 1933, le 21e amendement le révoquait. Pendant cet intervalle, l'industrie brassicole américaine — qui comptait plus de 1 300 brasseries actives en 1916 — fut quasiment anéantie. Les effets de cette destruction se sont fait sentir pendant un demi-siècle.

L'industrie brassicole avant la Prohibition

L'Amérique du début du XXe siècle avait une culture brassicole riche et diverse. Les vagues d'immigration allemande, irlandaise, bohémienne et scandinave du XIXe siècle avaient apporté leurs traditions brassicoles et créé une multitude de brasseries régionales. Milwaukee, Saint-Louis, Cincinnati, New York et Chicago étaient des centres brassicoles majeurs. Des brasseries comme Pabst, Schlitz, Blatz et Anheuser-Busch dominaient la production nationale, mais des centaines de petites brasseries régionales servaient leurs communautés locales.

Le mouvement de tempérance, porté par des organisations comme la Anti-Saloon League et la Women's Christian Temperance Union, militait depuis les années 1880 pour l'abolition de l'alcool. La Première Guerre mondiale a donné au mouvement un argument inattendu : l'orge utilisée pour la bière devrait alimenter les troupes, et les grandes brasseries appartenant souvent à des familles d'origine allemande étaient associées à l'ennemi dans l'opinion publique.

1920 : la fermeture forcée

La Prohibition a forcé toutes les brasseries commerciales à fermer ou à se reconvertir. Anheuser-Busch a survécu en produisant de l'extrait de malt, de la levure, de la crème glacée et des soft drinks. La brasserie de Saint-Louis a également fabriqué des camions frigoriques. Coors s'est reconvertie dans la céramique. D'autres brasseries ont essayé de produire de la bière sans alcool — la near beer — dont la production était légale, mais les marges étaient insuffisantes.

Yuengling, fondée en 1829 à Pottsville en Pennsylvanie, est la plus ancienne brasserie encore en activité aux États-Unis. Elle a survécu à la Prohibition en vendant de la glace et des produits laitiers depuis sa cave brassicole. La brasserie a continué à stocker sa glace naturelle dans ses caves pour la vente.

La bière illégale

La Prohibition a produit une bière clandestine de qualité souvent médiocre. La distillation illégale (moonshining) était plus répandue que le brassage clandestin, mais des opérations de brassage domestique se sont développées dans les grandes villes. Le gallon de bière maison que les ménages étaient légalement autorisés à produire pour usage domestique — une disposition ambiguë de la loi Volstead — a alimenté une industrie domestique conséquente.

Les tavernes illégales (speakeasies) servaient des bières importées illégalement du Canada ou brassées clandestinement. La qualité était variable et la contamination par des produits chimiques toxiques n'était pas rare dans les eaux-de-vie frelatées.

1933 : la révocation et ses limites

L'abrogation de la Prohibition en décembre 1933 n'a pas restauré l'industrie brassicole d'avant 1920. La crise économique de la Grande Dépression rendait le capital insuffisant pour reconstruire des brasseries. Beaucoup d'équipements avaient été détruits ou vendus. Les brasseurs qualifiés étaient partis, morts ou reconvertis. Les techniques brassicoles avaient stagné pendant treize ans.

Les quelque cent brasseries qui ont rouvert après 1933 produisaient des bières légères et peu houblonnées, adaptées à un marché qui avait désappris à boire de la bière. La demande des consommateurs s'était orientée vers des boissons plus légères. Les grandes brasseries survivantes — Anheuser-Busch, Pabst, Schlitz, Coors — ont rationalisé et industrialisé leur production pour produire des lagers pâles standardisées à grande échelle.

L'héritage de la Prohibition

La Prohibition a créé les conditions du monopole des grandes brasseries américaines qui a duré jusqu'aux années 1970. En concentrant la production dans quelques grandes maisons capables d'investir massivement dans l'industrialisation, elle a éliminé la diversité régionale et stylistique. La bière américaine d'après-Prohibition est devenue synonyme de lager pâle, légère, peu amère — un style conçu pour la consommation de masse plutôt que pour la dégustation.

C'est contre cet héritage que la révolution craft des années 1970 et 1980 s'est construite : Jack McAuliffe avec New Albion (1976), Ken Grossman avec Sierra Nevada (1979) et Jim Koch avec Boston Beer/Sam Adams (1984) ont tous réagi à cette uniformisation imposée par les effets à long terme de la Prohibition.

À explorer sur la carte

Les États-Unis comptent aujourd'hui plus de 9 000 brasseries actives, le chiffre le plus élevé de leur histoire. La carte permet de localiser les brasseries indépendantes dans chaque État, beaucoup d'entre elles revendiquant explicitement leur héritage de la culture brassicole pré-Prohibition.

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